Il y a encore quinze ans, construire une équipe autour d'un meneur scoreur était une stratégie parmi d'autres. Puis Stephen Curry est arrivé. Le joueur des Warriors n'a pas simplement accumulé les tirs à trois points : il a transformé la manière dont une défense devait réfléchir. Avec lui, il ne suffisait plus de défendre l'action. Il fallait défendre le joueur avant même qu'il ne reçoive le ballon.
Sa capacité à tirer très loin du panier, à se déplacer sans ballon et à enchaîner les écrans a progressivement éloigné les défenses du cercle. Cette révolution a entraîné une réaction en chaîne. Les franchises ont augmenté leur volume de tirs à trois points, les intérieurs ont été poussés à s'écarter et les joueurs incapables de sanctionner derrière l'arc ont progressivement perdu de la valeur dans certaines configurations. Le spacing est devenu l'un des critères essentiels de construction d'une équipe.
Curry a donc changé le profil du joueur extérieur recherché. Mais une autre révolution était déjà en préparation, et elle allait venir d'un joueur occupant pourtant le poste traditionnellement associé à la raquette.
Nikola Jokic a apporté une réponse différente à la même question : comment créer le plus d'avantages possibles sur un terrain NBA ? La réponse du Serbe n'était pas de courir plus vite ou de tirer plus loin. Elle consistait à exploiter sa taille et son intelligence pour devenir le centre de gravité de l'attaque.
Jokic est officiellement un pivot, mais le terme ne décrit qu'une partie de son jeu. Il peut jouer dos au panier, tirer à trois points, attaquer sur pick-and-roll, distribuer depuis le poste haut et trouver des coéquipiers dans des espaces que la plupart des intérieurs ne voient même pas. Son cas a profondément modifié la perception du poste 5 : l'intérieur n'est plus nécessairement celui qui termine l'action après avoir reçu une passe près du cercle. Il peut être celui qui la commence.
C'est probablement l'une des évolutions tactiques les plus importantes de la NBA moderne. Le phénomène ne s'est d'ailleurs pas arrêté à Denver. Des joueurs comme Domantas Sabonis ou Alperen Sengun ont également montré l'intérêt d'utiliser un intérieur comme véritable organisateur offensif. La valeur d'un pivot ne se mesure donc plus uniquement à son nombre de rebonds ou à sa capacité à protéger le cercle, mais aussi à sa faculté à faire fonctionner l'ensemble d'une attaque.
C'est ici que le parallèle avec Curry devient intéressant. Curry a montré que l'on pouvait construire une attaque entière autour d'une menace extérieure exceptionnelle. Jokic a montré qu'un intérieur pouvait devenir cette menace centrale sans avoir besoin de dominer physiquement la raquette. La différence est majeure : un joueur extérieur peut être extrêmement difficile à défendre, mais sa taille limite naturellement certaines possibilités.
Un joueur de plus de deux mètres qui possède les qualités techniques d'un arrière peut, lui, créer des problèmes à plusieurs niveaux. S'il est défendu par un petit joueur, il peut utiliser sa taille. S'il est défendu par un intérieur, il peut attaquer sa lenteur. S'il possède un tir fiable, son défenseur ne peut pas simplement reculer. Et s'il sait passer, une prise à deux peut devenir dangereuse.
Le rêve des franchises n'est donc plus seulement de trouver un joueur capable de battre son défenseur. Il consiste à trouver un joueur que la défense ne peut pratiquement pas neutraliser sans créer une autre faiblesse. C'est cette capacité à multiplier les problèmes posés à l'adversaire qui donne aujourd'hui une valeur particulière aux profils les plus polyvalents.
Et c'est précisément là que Victor Wembanyama entre en scène. Le Français ne ressemble pas à Curry. Il ne ressemble même pas vraiment à Jokic. Mais son profil combine plusieurs caractéristiques qui deviennent extrêmement précieuses dans la NBA moderne.
Sa taille lui donne une influence défensive exceptionnelle. Sa mobilité lui permet de couvrir des espaces normalement réservés aux extérieurs. Son tir extérieur oblige les défenses à sortir sur lui et son handle lui permet d'attaquer depuis des positions inhabituelles. À cela s'ajoute une capacité à modifier un match même lorsqu'il ne possède pas le ballon.
C'est une différence fondamentale. Un scoreur extérieur doit souvent avoir la balle pour exercer une pression maximale. Wembanyama peut modifier une possession simplement par sa présence. Un défenseur hésite à attaquer le cercle parce qu'il sait qu'un joueur immense peut intervenir. Un coéquipier peut bénéficier de l'espace créé par sa capacité à s'écarter. Un adversaire peut même être obligé de modifier son cinq parce qu'il ne possède pas le profil physique nécessaire pour le défendre.
Le Français représente donc un profil particulièrement intéressant pour les franchises qui cherchent à construire l'équipe du futur. Il ne s'agit pas simplement de trouver un joueur capable de marquer beaucoup de points. Il s'agit de trouver un joueur dont les qualités obligent l'adversaire à revoir son plan de jeu dans plusieurs secteurs.
C'est probablement la conclusion la plus importante. Pendant longtemps, les franchises raisonnaient en termes de postes : meneur, arrière, ailier, ailier fort et pivot. Aujourd'hui, ces catégories restent utiles pour décrire une équipe, mais elles deviennent moins pertinentes pour définir la valeur réelle d'un joueur.
Ce qui intéresse réellement les dirigeants est ailleurs. Peut-il créer un tir ? Peut-il faire une passe après avoir attiré une aide ? Peut-il défendre plusieurs positions ? Peut-il tirer suffisamment bien pour étirer le terrain ? Peut-il jouer avec ou sans ballon ? Peut-il prendre une décision rapidement ? Et surtout, combien de problèmes différents peut-il poser à l'adversaire ?
Jokic est l'exemple parfait de cette logique. Wembanyama pourrait en devenir l'expression ultime. Le poste inscrit sur la feuille de match devient secondaire lorsque le joueur est capable de remplir plusieurs fonctions à haut niveau.
Pendant plusieurs années, le small-ball a donné l'impression que la taille perdait de son importance. Les Warriors de Curry ont popularisé un basket où la vitesse, le tir et la capacité à changer défensivement pouvaient compenser l'absence d'un véritable pivot dominant. Mais la NBA n'a pas supprimé la valeur de la taille. Elle a simplement augmenté les exigences imposées aux grands.
Un pivot incapable de défendre dans l'espace peut devenir une cible. Un intérieur incapable de tirer peut réduire le spacing. Un grand qui ne sait pas passer peut devenir prévisible. En revanche, un intérieur capable de réunir ces qualités devient extrêmement difficile à remplacer.
C'est exactement ce qui rend les profils de Jokic et Wembanyama si particuliers. Leur taille n'est pas seulement une caractéristique physique : elle multiplie l'impact de leurs autres qualités. Plus un joueur est grand tout en conservant des compétences normalement associées aux extérieurs, plus il devient difficile de lui opposer un défenseur capable de tout gérer.
C'est peut-être la meilleure manière de définir le nouveau profil recherché. Un joueur multiplicateur est capable d'améliorer plusieurs aspects du jeu simultanément. Un excellent shooteur améliore le spacing. Un excellent créateur améliore la production offensive. Un excellent défenseur améliore la défense. Mais un joueur qui possède les trois qualités peut transformer complètement la structure d'une équipe.
C'est pourquoi les profils polyvalents deviennent si précieux. La NBA ne cherche pas nécessairement un nouveau Jokic capable de reproduire exactement le jeu de Jokic. Elle cherche plutôt la prochaine anomalie capable de créer un avantage structurel.
Même chose avec Wembanyama. Le prochain phénomène n'a pas besoin de mesurer 2m24 ni de jouer comme le Français. Il doit posséder une combinaison de qualités suffisamment rare pour obliger les adversaires à modifier leur manière de jouer. C'est cette singularité qui intéresse les franchises bien davantage qu'une simple comparaison statistique avec une superstar existante.
Il serait cependant absurde d'enterrer le modèle Curry. Un joueur capable de tirer comme lui reste l'une des armes les plus puissantes du basket mondial. Le problème est la rareté. Il n'existe pratiquement pas de « prochain Curry » parce que son profil repose sur une combinaison presque impossible à reproduire : adresse exceptionnelle, volume énorme, vitesse de déclenchement, déplacement sans ballon et capacité à tirer dans des conditions que la plupart des joueurs n'osent même pas envisager.
Les franchises continueront donc à rechercher des shooteurs. Elles continueront également à vouloir des arrières capables de créer avec le ballon. Mais elles savent désormais qu'il est extrêmement difficile de construire un nouveau Curry. La stratégie consiste davantage à trouver des joueurs capables de produire un avantage différent et, idéalement, plusieurs avantages simultanément.
C'est là que les grands créateurs deviennent particulièrement intéressants. Leur taille leur offre une marge supplémentaire lorsqu'elle est associée à une technique suffisamment développée.
Cette évolution influence également la manière dont les franchises évaluent les jeunes joueurs. Un prospect qui possède une compétence exceptionnelle est intéressant. Un prospect qui possède une combinaison inhabituelle de compétences peut devenir beaucoup plus précieux.
Un intérieur capable de dribbler, un ailier capable d'organiser, un arrière de grande taille capable de défendre plusieurs positions ou un joueur de plus de deux mètres capable de tirer et de passer offrent aux franchises une plus grande liberté tactique. Ils peuvent être utilisés dans plusieurs configurations et permettent aux coaches de modifier leur approche en fonction des adversaires.
Le risque est évidemment plus important. La polyvalence sur le papier ne garantit jamais qu'un joueur sera capable de reproduire ces qualités au niveau NBA. Mais le potentiel est immense. C'est aussi pour cette raison que la lecture du jeu, la mobilité et la capacité à prendre rapidement de bonnes décisions prennent une importance croissante dans l'évaluation des prospects.
C'est là que le titre de l'article peut être trompeur, et c'est précisément ce qui le rend intéressant. La NBA ne cherche pas littéralement des copies de Jokic. Elle cherche des joueurs qui possèdent ce qui rend Jokic aussi précieux : la capacité à concentrer plusieurs fonctions sur un même joueur.
Le prochain grand créateur pourrait donc être un ailier, un meneur de deux mètres ou un intérieur mobile. Le poste importe moins que la combinaison de qualités. Jokic a cassé l'idée selon laquelle le meilleur organisateur devait être le plus petit joueur sur le terrain. Wembanyama pourrait casser une autre idée : celle selon laquelle un joueur extrêmement grand doit choisir entre mobilité, tir, défense et création.
C'est probablement cette évolution qui intéresse le plus les franchises. La question n'est plus de savoir quel poste un prospect peut jouer. Elle consiste à déterminer jusqu'où ses compétences peuvent être développées et combien de fonctions il pourra assumer au plus haut niveau.
C'est probablement la question la plus intéressante pour les prochaines années. Wembanyama n'est pas seulement une superstar potentielle. Il représente une expérience grandeur nature pour toute la NBA.
Si un joueur de son gabarit peut devenir une menace offensive majeure tout en étant capable de contrôler la défense, les franchises vont forcément chercher à identifier des profils similaires. Pas nécessairement des joueurs de 2m24, mais des joueurs très grands qui possèdent les qualités techniques traditionnellement associées aux extérieurs.
La conséquence pourrait être considérable sur le recrutement. Les scouts pourraient accorder encore davantage de valeur aux joueurs capables de manipuler le ballon malgré leur taille. Les centres de formation pourraient développer davantage les compétences extérieures des grands. Les franchises pourraient également accepter plus facilement qu'un jeune intérieur prenne des responsabilités de création.
La frontière entre les postes continuerait alors de disparaître. Le joueur idéal ne serait plus un meneur, un arrière ou un pivot, mais simplement un basketteur capable de faire plusieurs choses à un niveau suffisamment élevé pour modifier l'équilibre d'un match.
C'est finalement le point essentiel. Curry a révolutionné le jeu en montrant jusqu'où pouvait aller la menace extérieure. Jokic a montré qu'un intérieur pouvait devenir le meilleur créateur offensif du monde. Wembanyama pourrait montrer qu'un joueur extrêmement grand peut devenir une menace complète aux deux extrémités du terrain.
Ces trois joueurs ne s'opposent donc pas. Ils racontent une évolution. Curry a obligé les défenses à repenser le spacing et le tir extérieur. Jokic a obligé les franchises à reconsidérer ce qu'un pivot pouvait faire avec le ballon. Wembanyama pousse encore plus loin cette logique en combinant une taille exceptionnelle avec des compétences de plus en plus proches de celles d'un extérieur.
La NBA ne cherche donc pas à remplacer Curry. Elle cherche la prochaine rupture technico-tactique. Et aujourd'hui, cette rupture semble davantage se trouver dans la polyvalence des joueurs que dans leur capacité à occuper une position précise.
Le futur joueur NBA idéal n'aura peut-être plus vraiment de poste. Il devra simplement être capable de créer, tirer, passer, défendre et s'adapter. C'est probablement pour cette raison que les prochains Jokic et Wembanyama seront aussi recherchés : non pas parce que la NBA aurait cessé de vouloir des joueurs comme Curry, mais parce qu'elle cherche désormais des joueurs capables de rendre le jeu encore plus difficile à défendre.